Aux portes du Rhin : une géographie singulière

Étiré tel un ruban verdoyant le long de la frontière franco-allemande, le Taubergiessen intrigue : ce territoire d’exception épouse les méandres du Rhin, face à l’Alsace, à quelques kilomètres à peine au sud de Strasbourg. Cependant, le Taubergiessen est, administrativement, allemand – il appartient au Bade-Wurtemberg, au sud de la ville de Rust, et borde la commune alsacienne de Rhinau (Bas-Rhin). Mais l’histoire humaine et la nature y tissent des liens si intimes avec l’Alsace que la réserve occupe naturellement une place à part dans le patrimoine régional.

La particularité la plus surprenante ? Près de 1 000 hectares du secteur « Rheinau » sont restés français après la fixation du cours du Rhin au XIX siècle, mais désormais enclavés en territoire allemand. Aujourd’hui, la réserve naturelle « Taubergiessen » s’étend sur 1 697 hectares (source : Regierungspräsidium Freiburg), et forme la plus vaste zone naturelle protégée du Bade-Wurtemberg.

  • Longueur : près de 12 km nord-sud entre Rust et Kappel-Grafenhausen.
  • Superficie totale : 1 697 ha
  • Statut : Réserve naturelle depuis 1979
  • Zone Ramsar (zones humides d’importance internationale) et site Natura 2000

Une histoire façonnée par le Rhin

Impossible de saisir l’esprit du Taubergiessen sans évoquer sa relation au Rhin. Jusqu’au XIX siècle, le fleuve, capricieux, sabotait tour à tour champs et villages par ses crues et changements de lit. Mais l’œuvre d’un certain Johann Gottfried Tulla, ingénieur badois, bouleverse la donne : entre 1817 et 1876, le Rhin est canalisé, ses bras morts isolés. Le Taubergiessen naît de ces chantiers titanesques. Ici, les anciennes zones d’inondation ont été préservées – un cas presque unique le long du Rhin, où la mécanisation a bouleversé la plupart des paysages alluviaux traditionnels (source : Naturpark Südschwarzwald).

« Taubergiessen » est en soi une curiosité linguistique. « Tauber » signifie « sourd » (ou « stérile »), accompagné de « Gießen », « ruisseau / courant d’eau ». Il n’est donc pas question ici de colombes, mais plutôt d’eaux « sourdes » (c'est-à-dire stagnantes ou à l’écoulement discret) qui serpentent entre forêt et prairies, vestiges directs du passé rhénan.

Un complexe unique de bras morts, forêts alluviales et prairies humides

Aujourd’hui, la réserve protège un biotope resté étonnamment proche de son état originel. Sur ces terres, le Rhin n’est jamais loin : chenaux, bras morts et « giessen » (sources phréatiques) irriguent inlassablement les forêts et prés, donnant naissance à une mosaïque de milieux naturels rarement égalée :

  • Forêts alluviales : peupliers noirs vénérables, aulnes, frênes, saules.
  • Braided channels : réseau labyrinthique d’eaux vives et d’eaux dormantes.
  • Prairies inondables : riches en graminées, joncs et orchidées.
  • Roselières : écosystèmes d’importance capitale pour la faune inféodée à ces milieux.

Cette diversité se révèle sur chaque sentier ou embarquement en barque à fond plat, que ce soit depuis le débarcadère de Rhinau, Kappel ou Rust. En surface, le paysage oscille entre mystère et feuillages bruissants, mais c’est en se penchant sur la biodiversité que le Taubergiessen dévoile tout son éclat.

Un sanctuaire de biodiversité entre France et Allemagne

Faune : la vie sauvage foisonnante du Taubergiessen

  • Plus de 260 espèces d’oiseaux recensées, dont plus de 100 nichent dans la réserve (source : NABU Baden-Württemberg).
    • Cigogne blanche : symbole de l’Alsace et du Rhin, elle y trouve aujourd’hui l’un de ses sanctuaires majeurs d’Allemagne.
    • Martin-pêcheur d’Europe : éclat turquoise des berges, ce petit oiseau préfère les eaux claires du Taubergiessen pour nicher.
    • Pic noir, rossignol philomèle, bécassine, busards… observent un ballet saisonnier remarquable.
  • Poissons et amphibiens : brochets, perches, truites venues du Rhin, mais aussi rainettes arboricoles, grenouilles, salamandres.
  • Mammifères : castor européen (réintroduit dans le Rhin supérieur après 1977), chevreuils, hérissons, nombreux petits rongeurs.
  • Lépidoptères et libellules : le Taubergiessen accueille pas moins de 44 espèces de libellules recensées !

La richesse faunistique est telle que le Taubergiessen est devenu un terrain favori pour naturalistes et ornithologues européens. La tranquillité du site permet parfois des rencontres rares, comme celles de la loutre d’Europe, strictement protégée, ou du sonneur à ventre jaune, un amphibien en régression dramatique partout ailleurs.

Flore : forêts inondées, prairies fleuries et trésors botaniques

La flore n’est pas en reste et réserve de belles surprises aux botanistes :

  • Plus de 500 espèces de plantes vasculaires (source : Landesanstalt für Umwelt Baden-Württemberg).
  • Orchidées rares (orchis incarnat, orchis des marais).
  • Fritillaire pintade (), plante protégée menacée par la raréfaction de ses milieux.
  • Grande berce du Caucase, mais aussi iris, menthes aquatiques, populages des marais.

Au printemps, les prairies s’embrasent de couleurs vives. Plus d’un type d’orchidée sauvage s’y cache, tandis que les forêts alluviales, parsemées de népétas, d’anémones et de fougères, offrent un écosystème presque perdu le long du couloir rhénan.

Gestion, protection et enjeux environnementaux

Préserver ce paysage exceptionnel exige rigueur et concertation internationale. La réserve du Taubergiessen fait l’objet d’une gestion coordonnée – entre institutions allemandes (Land de Bade-Wurtemberg, associations de protection de la nature – NABU, Bund für Umwelt und Naturschutz Deutschland) et partenaires français (la commune de Rhinau, réseau des Conservatoires d’espaces naturels d’Alsace).

Les enjeux sont multiples :

  • Équilibrer accueil du public (randonnée, observation, barques à fond plat) et préservation des habitats sensibles.
  • Lutter contre les espèces invasives, comme la renouée du Japon, menaçant la flore indigène.
  • Assurer le maintien des zones humides, garantes d’une épuration naturelle et de la préservation de l’eau potable locale.
  • Pérenniser les pratiques agricoles extensives sur les prairies, favorables à la biodiversité.

Par ailleurs, le changement climatique impacte la réserve : sécheresses répétées, pression sur la nappe phréatique, progression de maladies touchant les frênes ou les aulnes. Des projets pilotes sont en cours pour rétablir, là où c’est possible, une inondation saisonnière bénéfique, comme c'était le cas avant la régulation du Rhin.

Petites histoires et grandes légendes du Taubergiessen

Le Taubergiessen n’est pas seulement un sanctuaire naturel : il regorge aussi de récits et de légendes nés des eaux et des forêts. De tout temps, barques et passeurs ont permis aux Alsaciens de rejoindre leurs terres enclavées, créant des liens inattendus de voisinage et d’attachement au « pays d’eau ». Certains pêcheurs racontent encore la surprise d’y apercevoir un silure géant, de plus de 2 mètres, tapissé dans les eaux noires – échos discrets d’anciennes croyances sur les monstres du Rhin.

À l’automne, les brumes enveloppent le Taubergiessen d’un voile mystérieux, propice aux histoires de contrebandiers, de fantômes et d’animaux fabuleux. À la saison des crues, les anciens évoquent la résilience des villageois venus sauver leur bétail dans de périlleuses traversées. Ces anecdotes nourrissent encore aujourd’hui la culture des deux rives.

Visiter le Taubergiessen : immersion et respect de l’équilibre fragile

Découvrir le Taubergiessen, c’est s’immerger dans une Alsace et un Rhin à l’état presque originel. Plusieurs itinéraires, accessibles à pied, à vélo ou en barque, permettent d’explorer la réserve. Le sentier didactique aménagé près de Kappel-Grafenhausen propose des points d’observation ornithologique, tandis que des guides locaux (souvent passionnés !) accompagnent les sorties en barque depuis Rhinau ou Rust, alliant connaissance naturaliste et anecdotes du terroir.

Quelques recommandations pour les visiteurs :

  • Respecter scrupuleusement la signalisation et les itinéraires balisés.
  • Ne pas cueillir la flore, ni gêner la faune.
  • Privilégier des jumelles et l’observation discrète.
  • Pensez à réserver (particulièrement pour les balades en barque à la belle saison).

Certaines parties de la réserve sont interdites d’accès en période de nidification ou de crues : la préservation prime sur le loisir. Pour préparer votre visite, de nombreux offices de tourisme du pays rhénan (Sélestat, Rhinau, Ettenheim côté Bade) et associations vous proposent des supports d’information actualisés.

Un patrimoine naturel et culturel à préserver

Le Taubergiessen, c’est la mémoire vive de la vallée du Rhin : un fragment de ce que fut autrefois le grand fleuve sauvage. Entre nature puissante, traditions locales et dialogue transfrontalier, ce territoire tisse une histoire commune, façonnée par l’eau, l’homme et le vivant. Il offre la chance, rare, d’expérimenter une Alsace « vue du fleuve » – sauvage, mystérieuse, partagée.

Pour plonger dans ce paysage, il suffit parfois d’embarquer, de s’attarder, de regarder autrement les reflets mouvants de la forêt sur l’eau. Le Taubergiessen, derrière son nom secret, est un hommage discret à ce qui rapproche, au fil du Rhin, les deux rives et leurs habitants.

  • Sources :
    • Regierungspräsidium Freiburg : Fiche officielle de la réserve
    • NABU Baden-Württemberg : Site de la réserve
    • L’Alsace.fr, Atlas de la biodiversité en Alsace
    • Conservatoire d’espaces naturels d’Alsace
    • Informations pratiques : Offices de tourisme Rhinau et Sélestat

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